30/10/2006

La disneylandisation du fondement II

Erotisme et engagement

 

Quand on ne connaît pas, comment fait-on pour digérer le monde d’Araki ? On lit la doc, je suppose. Ca met en perspective, ça rend acceptable, ça met la trivialité à distance, ça justifie, ça esthétise peut-être. Du coup, je me sens mieux à l’idée de regarder des gros plans de vulves. Ca va finir par m’intéresser. Je suis comme ça, moi.

 

Parce qu’elles relèvent de traditions séculaires, les pratiques auxquelles se plient ces corps-machines trouvent une légitimité renouvelée dont le caractère convulsif m’évoque pourtant des scènes vues maintes fois quand on m’emmenait visiter des zoos, enfant : les singes se masturbaient. J’ignore à quelle fréquence ils le font à l’état naturel, mais dans les zoos, pour ce que j’en ai vu, c’était grave, docteur…Ach! les affres du désoeuvrement!

 

Ce qui m’a également intéressée, c’est l’envie de généralisation que suscite l’accumulation de scènes du même style. Sans doute tout Tokyo ne se livre pas à ce genre de pratiques : simplement l’empilement crée un effet métonymique qui pousse à le croire. Alors, l’individualité est gommée et l’on dirait qu’ils sont tous agis par « quelque chose » qui les dépasse. Schopenhauer disait que nous étions mus par ce qu’il appelait le « vouloir-vivre », une motivation de nature phylogénétique (propre à l’espèce) : l’espèce veut, doit se perpétuer et elle ne peut le faire qu’à travers l’individu. Inspiré par la cosmologie hindoue, Schopenhauer disait que pour assurer son dessein, l’espèce avait jeté devant nos regards crédules un voile d’illusions (la « maya ») où se cristallise l’amour.

 

L’amour est un tissu mythologique. Il nous enrobe dans un cocon narratif dont l’essence même est la litote : nous soustraire à la trivialité ! S’il vous plaît ! Et tiens…« célébrer l'Erotisme (avec une majuscule, of course) loin des ghettos du sexe, des étiquettes étriquées ou des néons glauques des sex-shops…(et le promouvoir) comme une mise en scène du désir, l’expression raffinée de cette pulsion de vie (EROS) qui nous traverse jusqu’à la mort », écrivent ces dames d’ »au bord d’elles »...(www.aubordelle.be) . Et certes, l’amour, la narration, la mythologie ont pour effet de travestir la pulsion : par la vertu de l'euphémisme, on baise sans même avoir l'air d'y toucher, ce qui confère une grâce dont bénéficient les gens qui usent de sex toys Sonia Rykiel mais dont sont privés les gros nazes qui ont le mauvais goût d'acheter leurs accessoires dans les sex shops glauques. Ainsi transcendés par le discours , le désir et ses corollaires exercent à leur tour un effet cosmétique bien plus radical, me semble-t-il : celui de soustraire notre attention à l’horreur qui nous entoure.

 

Tout à l’heure, en évoquant les singes, j’ai pensé aux bonobos que j’ai longuement observés dans le cadre d’une recherche. Comme chacun sait la sexualité en groupe a pour vertu, dans leur société, de réguler les tensions sociales. On a également constaté que les essais nucléaires récemment pratiqués en Corée ont eu pour effet d’accroître de façon significative l’activité sexuelle de la population.

 

J'ai le mauvais goût de postuler que l’érotisme n’a pas seulement pour effet d’habiller la pulsion : il disneylandise l’horreur de notre réalité (si vous ne voyez pas de quoi je parle, je veux bien expliquer mais vos enfants auraient tout intérêt à ce que vous ouvriez les yeux sur le champ). Il esthétise, transfigure la pulsion mais sa finalité consiste à faire diversion quant à l’essentiel : le caractère désespéré de notre condition.

 

A ce travestissement qu’il tenait précisément pour un déni du réel, Schopenhauer proposait une alternative qui résidait selon lui en l’art, la spiritualité et l’activité intellectuelle.

 

En quoi ces suggestions conviennent-elles à l’époque actuelle? Un début de réponse tiendrait peut-être en une réflexion sur l’éthique et l’engagement.

 P.Mignone.bonobos-2000

 

La réalisation pour laquelle j'ai observé les bonobos. Il s'agit d'une peinture murale de 2,70m de large réalisée en média mixtes

21:07 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : je seme donc j entends |  Facebook |

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