05/01/2007

Yo !

yo!Celui qui est, quand on croit qu’il est un mythe, ça peut prendre des tournures d’un pathétique à pleurer.

 

Ce matin, c’étaient les funérailles de Tristan.

 

Je n’étais pas dans le secret : j’ai été surprise de constater que l’on nous conduisait directement au cimetière, non à l’église. Ce n’est pas que je sois une grenouille de bénitier. En fait, je suis tellement peu habituée que le lieu m’embarrasse… Simplement, moi qui tout en étant athée, m’intéresse suffisamment à la chose et aux phénomènes connexes pour y avoir consacré un cycle d’études, je constate que sans rite, c’est compliqué…. Maintenant qu’on a décodé les peintures pariétales, on sait que nos ancêtres lointains accomplissaient des rites d’accompagnement des morts. Pareil pour les « peuplades traditionnelles » actuelles et partout et tout le temps.

 

Les rites ne sont pas des pratiques dépourvues de sens. En l’occurrence, ils ont- notamment - pour fonction de rendre hommage au défunt, peut-être en lui disant ce que - par pudeur ou par manque d’occasion – l’on ne lui a pas dit de son vivant et qui nous le rendait cher. Les rites ont également pour fonction de resserrer le lien parmi la communauté (d’ailleurs, « relier », c’est le sens – l’essence - du terme « religion »), de se rappeler ensemble qu’on ne fait que passer et de se réconforter mutuellement.

 

J’ai assisté à peu de funérailles. Les plus lointaines dont je me souvienne sont celles de ma grand-mère. Je me rappelle que, drapés dans leur affliction, les proches étaient alignés pour recevoir un à un les condoléances des personnes venues rendre un dernier hommage. Je me rappelle aussi qu’on offrait une solide collation. Les funérailles de la grand-mère de Bernard furent carrément une fête. A l'image de la défunte. C’était en plein été. On a fait à pied le parcours entre l’église et le cimetière. C’était une occasion pour les nombreux petits enfants de la défunte, à l’époque déjà jeunes parents, de se retrouver. On a ri. On s’est amusés. J’ai même allaité Amandine chemin faisant.

 

Bien sur, les circonstances sont toute différentes.

 

Le décès d’un jeune gars a quelque chose d’épouvantablement révoltant. Il y a plus ou moins vingt ans, Amandine et moi avons assisté aux funérailles d’un tout petit garçon, un petit Nils, décédé vers l’age de trois ans d’un accident de santé diagnostiqué trop tard. C’était en janvier, comme ici. Comme pour Tristan, il y avait tout un ensemble d’enfants de l’âge du défunt et l’enterrement s’est également déroulé sans cérémonie. De surcroît, les éléments s’y sont mis : la tempête s’est levée et Amandine a failli s’envoler. Là, comme ici, j’ai trouvé que cela avait d’affreux airs d’abandon. C’était un enterrement laïc mais qui structurellement, était tout à fait solidaire - et même mettait carément en scène - la référence dont il entendait se détourner. Nils et Tristan, si jeunes, déjà sous terre, sous la pluie, sans cérémonie, accompagnés par des gens qui ne savent pas comment se comporter, ça entretient de terribles échos avec les mots de Jésus sur la croix : « mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

 

Les rites ont une autre fonction : canaliser la pulsion, contenir les débordements. C’est ce que démontre Norbert Elias dans « La civilisation des mœurs ». La douleur est-elle plus authentique si elle est démonstrative ? Ce qui est sûr, c’est que si – tout proche du défunt - l’on s’efforce de la contenir, on verra les autres, ceux qui sont venus. On verra qu’ils sont nombreux, abattus, empathiques. On verra que le défunt était aimé. On verra qu’on n’est pas seul et qu’on peut partager la douleur avec ces inconnus qui aimaient la même personne que nous. Ensemble, on peut se redire que – certes - on est peu de choses et qu’il est temps de faire sienne la devise de Tristan.

 

Refuser Dieu, n’implique pas le refus de tout rite.

 

A 8 ans, Amandine a demandé le baptême religieux (question de contexte, ce n’est pas le sujet). Toute agnostique que je fusse, j’ai participé à la cérémonie et j’ai dit ce que les pratiquants appellent une « intention ». En fait, il suffirait que les proches du défunt se mobilisent pour organiser une célébration, disent des intentions, des poèmes, fassent l'éloge de cette personne. On imagine bien des scénarios pour des fêtes, des anniversaires, des mariages, pour tout. Pourquoi laisser les morts partir seuls et laisser l’abandon s'ajouter à l’affliction ?

 

Serait-ce parce qu’un tel scénario comporterait inévitablement une composante festive que l’on veut éviter ? Ce n’est pas le lieu de retracer les raisons culturelles qui font que la mort est un phénomène tabou dans notre culture. Il reste qu’il est des cultures où c’est le contraire, où les cimetières sont des lieux domestiques, où l’on célèbre ses morts comme s’ils étaient toujours là. Voilà qui aurait amusé Tristan.

 

Tristan et NilsAujourd’hui, c’est la fête des Rois. Philippe a invité sa meute à manger la galette. Comme on peut aussi apporter sa contribution, pendant que j’écrivais, j’ai fait cuire des cougnous. Pour les allochtones, le cougnou est une brioche en forme de BB qu’on prépare à l’occasion de Noel dans notre pays confetti. Le BB en question, c’est Jésus, bien sûr. Comme ce matin, j’ai distinctement senti dans chaque goutte de pluie les larmes de ce type auquel je ne crois pas, je « baptise » deux de mes cougnous Tristan et Nils. Comme vous etes des gens intelligents, je laisse la suite des inférences à votre discernement.

 

Yo !

 

Ps : j’ai oublié de signaler cette coincidence antipathique. C’est que c’est mon client funèbre qui s’est occupé des funérailles de Tristan. « Heureusement », ce n’était pas le lieu pour lequel je travaille.

 

PS2 : Par précaution, si je n’avais plus le plaisir d’alimenter mon blog (moi qui ai encore tant de choses à faire…ma tva, mon inventaire, changer la litière céleste…), je vous fais ici un petit résumé de ce que je souhaite pour mes obsèques : que l’on porte un badge funéraire à l’image de la Femme à la Médaille de Lucien Levy-Dhurmer, que l’on mange des cougnous funéraires, que l’on dise tout le bien qu’on pense de ce qu’on veut mais de moi, de préférence …le reste à votre discrétion pour l’instant .

 

« Je veux qu'on rie

 

Je veux qu'on danse

 

Je veux qu'on s'amuse comme des fous

 

Je veux qu'on rie

 

Je veux qu'on danse

 

Quand c'est qu'on me mettra dans le trou »

15:25 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : humeurs funebres |  Facebook |

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