25/01/2007

David Bowie est-il un Maximonstre ?

david_bowie_9C’est vrai que, par moments, selon les circonstances, le look de Bowie, c’était pas tout à fait ça. Mais ça tombe plutôt bien parce que « ça », c’est plus ou moins ce à quoi correspondent les Maximonstres : les pulsions, les choses pas très glorieuses qui sommeillent en nous et qui s’expriment malgré nous et peuvent donner de nous une image pas favorable.

 

Alors Bowie et les Maximonstres ?

 

Eh bin Bowie a joué dans un film pas réussi du tout de Jim Henson (le réalisateur du Muppet Show et du transcendant Dark Crystal) qui s’intitulait « Labyrinthe ». Or, la trame narrative de ce film est inspirée de « Quand Papa était loin »,un livre pour enfants de Maurice Sendak, l’auteur de Max et les Maximonstres. Voilà pour le lien entre Bowie et les Maximonstres...

 

Max et les Maximonstres a maintenant presque 40 ans. Certes, il est le cadet de Martine et Barbie et il le prouve : il est turbulent en diable. On dirait même que, loin de la vision édénique que véhiculent les deux nymphettes en question, Sendak a eu une inspiration assez visionnaire (dans les années ’60…rendez-vous compte : à une époque où je baissais les yeux en passant devant mon instit et où je portais un tablier à l’école), puisque l’infernal Max est le prototype de 50 % des enfants actuels (ma copine Nathalie, psychomotricienne angélique et motivée m’a dit qu’actuellement, 50% des petits enfants étaient hyperagités…)… A l’époque, le livre de Sendak a d’ailleurs fait scandale. Figurez-vous qu'on lui reprochait de saper l’autorité parentale (Max tenait tête à sa maman. A mon sens, une question pertinente serait « mais où donc se trouvait Papa? »…)

 

Le motif narratif de « Labyrinthe » est donc directement inspiré de « Quand Papa était loin » : une petite fille se voit confier la garde de son bébé de frère. A peine tourne-t-elle le dos, les kobolds ont substitué un bébé kobold au petit frère. Voilà qui suscite la quête : l’histoire commence.

 

Maurice Sendak est une « icône » de la littérature pour enfants : ses dessins sont atypiques, ses personnages pas beaux, ses enfants souvent infects, ses histoires pleines de malaise et de mélancolie. Aux USA, il a déjà fait l’objet de thèses universitaires tant son univers narratif est dense symboliquement…Et pour cause…Je suppose que vous devinez vaguement que « Sendak », ce n’est pas très américain, comme consonance….La Famille de Sendak vient d’Europe de l’Est : il est issu d’une famille juive polonaise qui a fui entre les 2 guerres.

 

Je cite ici un fragment de bio que j’ai déniché je ne sais plus où sur internet (si l’auteur s’y retrouve, qu’il ou elle reçoive mes excuses ). « À la maison, on parle l’anglais et le yiddish. Le père, qui exerce le métier de tailleur, est un conteur né dont les récits sur son village, Zembrova, fascinent les trois enfants. Maurice Sendak racontera plus tard que son enfance fut illuminée « par les souvenirs de la vie au village en Pologne, une vie que je n’ai jamais réellement vécue mais que mes parents m’ont transmise comme une réalité concrète ». Lorsque Maurice accomplit sa bar-mitsva, en 1941, ce monde-là est en cours de destruction. De la famille restée en Pologne il n’y aura aucun survivant. La perte est d’autant plus sensible que les noms et les visages sont devenus familiers aux enfants, par les albums de photos qu’ils regardent souvent. Plus tard, l’illustrateur Maurice Sendak fera de ces proches assassinés les personnages anonymes de ses dessins. (…)

 

En 1985, Maurice Sendak illustre un recueil de contes de son père (In Grandpa’s House, par Philip Sendak) : on y retrouve les visages des membres de sa famille et une synagogue de Pologne détruite par les nazis. En 1987 il publie "Chère Mili", un conte écrit par Wilhelm Grimm en 1816 mais resté inédit et découvert en 1983. Le thème est d’une étrange actualité pour un lecteur du vingtième siècle : une petite fille est envoyée par sa mère dans une forêt car des soldats vont envahir le village et l’enfant est en danger. Maurice Sendak, qui a travaillé sur les illustrations au cours du procès intenté en France au criminel nazi Klaus Barbie, a multiplié les références explicites à la Shoah : une tombe inspirée de celle du rabbi Loew au cimetière de Prague, un village inspiré de celui d’Izieu et des portraits d’enfants inspirés de l’album de famille de Sendak (avec, en plus, un portrait d’Anne Frank). Pour les jeunes lecteurs, cependant, ce n’est rien d’autre qu’une belle histoire de Grimm ».

 

 

De par sa mélancolie ainsi que son goût pour l’étrange, la facétie et le travestissement, on décèle dans l'univers de Maurice Sendak une proximité avec celui de Isaac Bashevis Singer dont il fut l’ami.

 

 

Pas mal de petits enfants imaginent un jour n’être pas les rejetons de leurs parents mais bien les enfants de princes auxquels ils ont été ravis pour un motif ou un autre. « Quand Papa était loin » évoque autre chose puisqu'il s'agit d'un cas de substitution d’enfant. Ce genre de récit relève des traditions slaves ou scandinaves.

 

Dans « Tout ce que j’aimais » de Siri Hustvedt, un enfant se met à générer auprès de son entourage un sentiment d’incompréhensible étrangeté telle que les parents se mettent soudain à penser à cette légende de l’enfant substitué.

 

Ce qui est intéressant -, et bien sûr, dans sa puissance démiurgique, l’auteur n’est en cela pas innocente - c’est que le père de cet enfant, un plasticien qui au fil de la narration se forge une solide aura, s’appelle William Wechsler, dont le nom à lui seul est tout un programme dès lors que « Bill », substitut de « Will » est un radical d’origine germanique désignant la volonté tandis que « Wechsler » désigne celui qui « substitue, effectue une permutation ».

 

Sendak. WhereTheWildThingsAreDans le récit - on peut le constater à loisir – Bill sature sa production d’une charge symbolique pléthorique. Le signe et le symbole, comme, on le sait, ont pour fonction de représenter, d’évoquer autre chose qu’eux- mêmes. Ainsi en va-t-il du langage qui, par convention, évoque quelque chose existant dans le réel ou l’imaginaire. Or, le propre de Mark Wechsler, l’enfant de Bill, c’est de manipuler le langage comme une entité autonome dépourvue de référent mais ayant juste pour fonction de manipuler les autres en leur offrant le spectacle, l’apparence de ce qu’ils attendent de lui. En cela, Mark est un enfant Potemkine, un spectre, un simulacre n’agissant qu'en tant qu'objet du désir d’autrui et, pour le reste, cédant à l’hybris, aux pulsions les plus morbides et arbitraires. En cela, peut-être la face noire de Mark correspond-elle au référent incarné des créations de son père.

 

Il est également intéressant de constater que le personnage de Bill, le père plasticien, se passionne pour la symbolique, la mythologie, la tradition orale et particulièrement les contes de Grimm et que tout comme Maurice Sendak, ce personnage de fiction d’origine juive a perdu une partie de sa famille où vous savez.

 

Dans l’ambivalence d’une écriture plurielle tendue entre émotion et morbidité, Sendak traduit la Shoah sur un mode toujours renouvelé. Il considère que c’est la nature même de sa vie créatrice et de son travail. « Je n’essaie pas de susciter à nouveau la douleur, dit Sendak. Ce que je veux, c’est trouver une manière de lui échapper, de la transcender. ».

 

Et Siri Hustvedt, que fait-elle?

00:57 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, peinture, je seme donc j entends |  Facebook |

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