28/01/2007

Le géant egoiste

ZwergerLeGeantEgoisteTous les après-midi, en revenant de l’école, les enfants allaient jouer dans le jardin du Géant.

 

C’était un grand et ravissant jardin avec une douce herbe verte. Çà et là, sur l’herbe, il y avait de belles fleurs qui ressemblaient à des étoiles,et il y avait douze pêchers qui, au printemps, s’épanouissaient en délicates floraisons couleur de rose et de perle, et, en automne, portaient des fruits magnifiques. Les oiseaux, assis sur les arbres, chantaient si joliment que les enfants s’arrêtaient de jouer pour les écouter. « Comme nous sommes heureux ici ! » s’écriaient-ils.

 

Un jour, le Géant revint. Il était allé visiter son ami, l’Ogre de Cornouailles, et était resté sept ans avec lui. Au bout de sept ans, il avait dit tout ce qu’il avait à dire, car sa conversation était limitée, et il avait décidé de retourner dans son château.

 

Quand il arriva, il vit les enfants jouer dans le jardin.

 

« Que faites-vous ici ? » s’écria-t-il d’une voix très rude, et les enfants s’enfuirent. « Mon jardin à moi est mon jardin à moi », dit le Géant ; « tout le monde peut comprendre cela, et je ne laisserai personne d’autre que moi y jouer. » Et il construisit tout autour un mur très haut et mit un écriteau :

 

DEFENSE D’ENTRER SOUS PEINE D’AMENDE

 

C’était un Géant très égoïste.

 

Les pauvres enfants n’avaient plus d’endroit pour jouer. Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poussiéreuse et pleine de gros cailloux et ils n’aimaient pas cela. Après avoir appris leurs leçons, ils erraient autour du mur en parlant du beau jardin qui était à l’intérieur. « Comme nous y étions heureux ! » disaient-ils entre eux.

 

Puis vint le Printemps, et partout dans les champs il y avait de petites fleurs et de petits oiseaux. Dans le seul jardin du Géant Egoïste c’était encore l’Hiver. Les oiseaux se souciaient peu d’y chanter, puisqu’il n’y avait pas d’enfants, et les arbres oubliaient d’y fleurir. Un jour, une belle fleur sortit sa tête de l’herbe, mais quand elle vit l’écriteau, elle fut si peinée pour les enfants qu’elle se glissa de nouveau dans la terre et se remit à dormir. Les seuls satisfaits étaient la Neige et le Gel. « Le Printemps a oublié le jardin », s’écriaient-ils, « de sorte que nous vivrons ici toute l’année. » La Neige couvrit l’herbe de son grand manteau blanc et le Gel peignit d’argent tous les arbres. Puis ils invitèrent le Vent du Nord à demeurer avec eux, et il vint. Il était enveloppé de fourrures et mugissait tout le jour dans le jardin, et renversait les cheminées. « Voilà un endroit délicieux », dit-il, « il faut que nous invitions la Grêle. » Et la Grêle vint. Tous les jours, pendant trois heures, elle crépitait sur le toit du château jusqu’à ce qu’elle brisât la plupart des ardoises, puis elle courait tout autour du jardin aussi vite qu’elle pouvait. Elle était habillée de gris et son haleine était comme de la glace.

 

« Je ne comprends pas pourquoi le Printemps tarde tant à venir , disait le Géant Egoïste, tandis qu’il restait assis près de la fenêtre et regardait son jardin froid et blanc. J’espère que le temps va changer. »

 

Mais le Printemps ne vint jamais, pas plus que l’Eté. L’Automne donna des fruits d’or à tous les jardins, mais n’en donna aucun au jardin du Géant. « Il est trop égoïste », disait-il. Aussi l’Hiver y régnait-il toujours et le Vent du Nord, la Grêle, le Gel et la Neige y dansaient-ils parmi les arbres.

 

Un matin, le Géant était éveillé dans son lit quand il entendit une musique ravissante. Elle résonna si agréablement à ses oreilles qu’il pensa que ce devaient être les musiciens du Roi qui passaient par là. En réalité, ce n’était qu’un petit linot qui chantait dehors, près de la fenêtre, mais il y avait si longtemps qu’il n’avait entendu un oiseau chanter dans son jardin que cela lui parut la plus belle musique du monde. Alors la Grêle s’arrêta de danser au-dessus de sa tête, et le Vent du Nord cessa de mugir, et un doux parfum monta jusqu’à lui par la fenêtre ouverte. « Je crois que le Printemps est enfin venu », dit le Géant ; et il sauta du lit et regarda dehors.

 

Que vit-il ?

 

Il vit le plus merveilleux spectacle. A travers un petit trou dans le mur, les enfants s’étaient glissés à l’intérieur, et ils étaient perchés sur les branches des arbres.

 

Dans chacun des arbres qu’il apercevait, il y avait un petit enfant. Et les arbres étaient si contents du retour des enfants s’étaient couverts de fleurs et agitaient doucement les bras au-dessus de la tête des enfants. Les oiseaux voletaient et gazouillaient avec délice, et les fleurs regardaient à travers l’herbe verte et riaient. C’était un bien charmant spectacle, mais dans un seul coin c’était encore l’Hiver. C’était le coin le plus reculé du jardin, et il y avait là un petit garçon. Il était si petit qu’il ne pouvait atteindre les branches de l’arbre, et il errait tout autour en pleurant amèrement. Le pauvre arbre était encore tout couvert de neige et de givre, et le Vent du Nord soufflait et mugissait au-dessus de lui. « Grimpe, petit garçon », disait l’Arbre, et il abaissait ses branches aussi bas qu’il pouvait, mais l’enfant était trop petit.

 

Et le coeur du Géant s’émut en regardant dehors. « Comme j’ai été égoïste », dit-il ; « maintenant je sais pourquoi le Printemps ne voulait pas venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon tout en haut de l’arbre, et je démolirai le mur, et mon jardin sera à jamais la cour de récréation des enfants. » Il était vraiment très fâché de ce qu’il avait fait.

 

Alors il descendit sans bruit l’escalier, ouvrit très doucement la porte et pénétra dans le jardin. Mais quand les enfants le virent, ils furent si effrayés qu’ils s’enfuirent, et dans le jardin ce fut de nouveau l’hiver. Seul le petit garçon ne s’enfuit point, car ses yeux étaient si pleins de larmes qu’il ne vit pas le Géant s’approcher. Et le Géant s’avança sans bruit derrière lui, le prit doucement dans sa main et le posa dans l’arbre. Et l’arbre se couvrit aussitôt de fleurs, et les oiseaux vinrent y chanter, et le petit garçon étendit ses deux bras et les jeta autour du cou du Géant, et l’embrassa. Et quand les autres enfants virent que le Géant n’était plus méchant, ils revinrent en courant, et le Printemps revint avec eux. « C’est votre jardin, maintenant, petits enfants » dit le Géant, et il prit une grande hache et fit tomber le mur.

 

Et quand tous les gens allèrent au marché à midi, ils virent le Géant en train de jouer avec les enfants dans le plus beau jardin qu’ils eussent jamais vu.

 

Ils jouèrent tout le jour, et, le soir, ils vinrent dire au revoir au Géant.

 

« Mais où donc est votre petit compagnon ? » demanda-t-il, « celui que j’ai posé dans l’arbre. » Le Géant l’aimait mieux que les autres parce qu’il l’avait embrassé.

 

« Nous n’en savons rien, répondirent les enfants, il est parti. »

 

« Il faut que vous lui disiez de venir demain », dit le Géant.

 

Mais les enfants répondirent qu’ils ne savaient où il habitait et ne l’avaient jamais vu auparavant et le Géant en fut très triste.

 

Tous les après-midi, après l’école, les enfants vinrent jouer avec le Géant. Mais on ne revit jamais le petit garçon que le Géant aimait. Le Géant était très bon pour tous les enfants, mais il désirait revoir son premier petit ami et parlait souvent de lui. « Comme j’aimerais le voir ! » disait-il.

 

Les années passèrent, et le Géant devint très vieux et très faible. Il ne pouvait plus jouer, de sorte qu’il restait assis dans un fauteuil immense, regardait les jeux des enfants et admirait son jardin. « J’ai beaucoup de belles fleurs », disait-il, « mais les enfants sont les plus belles fleurs de toutes. »

 

Un matin d’hiver, il regardait par la fenêtre en s’habillant. Il ne détestait plus autant l’hiver, car il savait que c’était simplement le Printemps endormi, et que les fleurs se reposaient. Soudain, émerveillé, il se frotta les yeux et regarda fixement. C’était certainement une vue merveilleuse. Dans le coin le plus reculé du jardin, il y avait un arbre tout couvert de ravissantes fleurs blanches. Ses branches étaient toutes dorées et des fruits d’argent y étaient suspendus, et, au-dessous, se tenait le petit garçon qu’il avait aimé.

 

Dans sa joie, le Géant descendit en courant l’escalier et pénétra dans le jardin. Il traversa l’herbe en toute hâte et arriva près de l’enfant. Et quand il fut tout près, son visage rougit de colère, et il dit : « Qui a osé te blesser ? » Car sur les paumes de l’enfant il y avait l’empreinte de deux clous, et il y avait aussi l’empreinte de deux clous sur les petits pieds.

 

- Qui a osé te blesser ? s’écria le Géant, dis-le-moi afin que je prenne mon grand sabre et que je l’abatte !

 

- Non ! répondit l’enfant, car ce sont les blessures de l’Amour.

 

- Qui donc es-tu ? dit le Géant, et une crainte étrange s’empara de lui, et il s’agenouilla devant le petit enfant.

 

Et l’enfant sourit au Géant et lui dit : « Un jour, tu m’as permis de jouer dans ton jardin ; aujourd’hui c’est toi qui m’accompagneras dans mon jardin, qui est le Paradis. »

 

Et ce jour-là, quand les enfants coururent au jardin, dans l’après-midi, ils trouvèrent le Géant couché sous l’arbre, mort et tout couvert de fleurs blanches.

 

 

 

Ce sont mes pérégrinations aux limites qui vous valent ce conte d’Oscar Wilde. Le vieux bonhomme que j’ai vu dans son cercueil était beau à regarder : il avait le teint diaphane, la peau rosée, il était joliment maquillé, tout frais, un maquillage façon Blanche Neige. En plus, ce vieux loup-là ressemblait au Scrooge d’UN CONTE DE NOEL de Dickens dans la version de mon idole illustratrice autrichienne, Lisbeth Zwerger. Et comme, tout compte fait, Lisbeth Zwerger clone ses vieillards, c’est le GEANT EGOISTE que je vous sers aujourd’hui.

10:43 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, peinture |  Facebook |

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