27/07/2007

Urgences (le 24 juillet)

LES INFOS TECHNIQUES : je réside donc pour une durée indéterminée en un lieu qui ressemble à un hopital en plus hospitalier, où le personnel soignant est plus nombreux, attentif et ne passe pas ses humeurs sur les gens et où l’on fait beaucoup de kiné orientée revalidation. Bref, comme je suis active, j’en suis moins réduite à regarder le temps passer. J’ai appris que l’hopital que j’ai quitté avait transmis un dossier fantaisiste au centre où je suis maintenant : J’aurais été victime d’un accident de la route. Aucune allusion à la fracture du poignet. On m’attribue par contre une opération à la cheville dont je n’ai pas connaissance….Et aucune radio post-opératoire n’accompagnait ce maigre dossier. Ici, on ignore ce que j’ai. Ca m’inquiète un peu, tiens….

 

 FANTASMATIQUEMENT, ça va moyen moyen aussi…

Depuis la belle Hélène, je n’ai apprécié aucune de mes compagnes de chambre.

Celle qui a succédé à Helène était une espèce d’épave à la voix éraillée qui radotait et avait un défaut de prononciation puéril. Elle était à peine installée, sa fille lui a proposé d’aller s’en fumer une, peut-être histoire de hausser son taux d’oxygène dans le sang. Et puis, j’ai pas eu besoin que Herman commette une indiscrétion pour deviner que c’était une alcoolo.

La suivante est arrivée en pleine nuit. Elle a dit « aie, aie, aie, ouille, ouille, ouille » pendant deux heures. J’ai cherché le 3eme programme sur mon GSM (vu l’heure, Pure, ça le faisait moins) pour tenter de me bercer en faisant diversion mais j’ai quand même fini par lui dire que, moi aussi, j’avais mal. Elle m’a alors répondu : « beh ! Je ne dis rien ! ». J’ai répondu : « ne dites rien mentalement, ce sera encore mieux ».

Après son opération, elle m’a dit ce qu’elle avait l’habitude de manger au petit déj et m’a signalé qu’elle ne buvait que de l’Evian tempérée.

Ah oui ! Elle m’a tutoyée, tant qu’à faire….

Et puis, les circonstances de son accident, c’est ça qui est vraiment passionnant. Il était l’heure d’aller se coucher. Elle a bu son verre de lait, avalé son somnifère, fermé toutes les portes à clé, mis la petite chaine à la porte d’entrée et puis, elle s’est pris les pieds dans le tapis. Comme elle portait son GSM, elle a appelé le 100 qui, pour entrer, a défoncé sa porte d’entrée.

Le gentil monsieur de l’accueil m’a dit que, ne parvenant pas à atteindre le téléphone, des gens mourraient souvent de cette manière, de faim et d’épuisement.

 

 ENFIN, ME VOILA ICI OU NOUS NOUS HAUSSONS ENCORE D’UN DEGRE dans le genre fantasmagorique (tout dans la tête…la mienne, of course).

douairiereflamandeElle était à la kiné quand je suis arrivée si bien que, quand elle est revenue, je l’ai bien vu débarquer dans sa splendeur altière, le front baissé (quand on a des difficultés à marcher, on regarde ses pieds, par exemple ou éviter de les poser n’importe où ou de poser les béquilles en porte à faux…). Elle a le front très haut et le visage d’une austérité hostile comme les douairières de la cour de Philippe le Bon (ou son cousin) telles que les ont représentées certains Primitifs flamands (Elle est pire que les deux douairères de Memlig et Van Eyck réunies). La peau blême, le menton effacé, les mandibules serrés, juste l’air d’une MB (selon un code convenu avec une mini-classe que j’ai eue).

Le front très haut, ça me fait tout de suite penser à un échantillon d’analyse morpho-psychologique dont j’ai bénéficié dans le contexte d’un séminaire il y a quelques années. Avec le plus grand sérieux, sans la moindre précaution oratoire ni le moindre doute dans le dessin des sourcils, la bonne femme m’avait dit que le maxillaire prononcé indiquait chez moi une grande avidité et de l’ambition s’exerçant uniquement sur le plan matériel et que le front court témoignait d’une absence d’élévation et d’envergure tant spirituelle qu’intellectuelle….Bon, eh bin cette dame, elle doit avoir beaucoup d’envergure intellectuelle et spirituelle. D’ailleurs, elle lit « the Economist » et se soigne les ongles avec une application qui a quelque chose de paradoxal compte tenu de sa laideur, du fait qu’elle laisse des traces de son passage dans les toilettes et qu’elle recycle les cotons-tiges. Là, elle git sur son lit, la bouche ouverte et la nuque baignant dans les frais draps bleus. Elle ronfle. Et ses doigts gracieux se déploient comme une corolle sur son ventre sec. On dirait un gisant. Mais les gisants, on se donne la peine de leur fermer la bouche. Alors là, la bouche ouverte, elle me fait penser à Scrooge (du « Conte de Noel » de Dickens) dans la déclinaison de Lisbeth Zwerger qui l’a représenté la tête entourée d’un linge noué sur le sommet du crâne, ce qui lui donne l’air d’un œuf de Pâques, (sinon que c’est l’appareil dans lequel il est mort ; le nœud servait à maintenir le maxillaire inférieur). On dirait le masque mortuaire de Voltaire, la bouche ouverte et en moins bonnasse. C’est dire.

 

 LA KINE M’A DIT QU’ELLE N’EVOLUAIT PAS BEAUCOUP parce qu’elle n’a jamais fait de sport. Ca lui fera les pieds.

 

 LA CHAMBRE EST EQUIPEE D’UNE HORLOGE (de marque Ikea) dont le petit mécanisme est très bruyant. J’ai tout de suite demandé à ce qu’on enlève la pile, ce genre d’engin exerçant sur moi une fascination hypnotique qui capte imbécilement mon attention. Quand elle a constaté que l’horloge avait disparu, elle a dit que ça ne pouvait pas se passer comme ça parce qu’elle a besoin de voir l’heure quand elle se lève la nuit. L’infirmière lui a dit : « vous avez une montre ». Elle a répondu : « ça m’oblige à mettre mes lunettes ». L’infirmière a dit : « on peut peut-être vous procurer un réveil à affichage digital ». Elle a répondu : « ça m’obligerait aussi à mettre mes lunettes ». Bref, Madame a besoin de voir l’heure quand elle pisse : ça la rassure. Elle se dit « qu’il n’y a plus qu’autant d’heures ». Avant quoi, donc ?

 

 LE POINT SUIVANT, CE FUT LA TEMPERATURE DE LA CHAMBRE. Je l’ai entendu dire à sa copine que la nuit précédente, elle avait dormi avec la fenetre ouverte et qu’elle avait crevé de froid. Elle a précisé qu’elle était couverte de son seul drap du fait qu’elle n’avait pas remonté la courtepointe sur elle, ce qui supposait un effort musculaire qui n’était pas dans ses cordes.

Du coup, interdiction d’ouvrir la fenetre. Or, il faisait torride. Je me suis donc mise en nuisette courte sans manches. Imaginez l’indécence. Mais moi, j’ai mal. Je n’ai pas seulement mal au genou, j’ai aussi mal aux fesses. Une douleur musculaire permanente tellement intense que quand je me couche, j’ai l’impression d’avoir un objet sous moi. Quand je passe la main pour le retirer – manque de bol – il n’y a rien. Ce sont mes muscles qui souffrent et il n’y a rien pour me soulager. Et ça dure depuis des jours. Alors, la chaleur et mes douleurs conjointes aux bruits organiques de ce personnage ont fait de ma nuit un enfer. Je n’ai pas dormi ou si peu. Vers 4 heures, j’ai ouvert la fenetre et me suis flanquée à poil sous le drap pendant que ma voisine ronflait sous son seul drap. Mais je continuais à avoir mal. Quand l’infirmière est arrivée vers 7 heures, je m’étais calmée depuis peu de temps. Je lui ai demandé de fermer la fenetre. Et quand la fenetre a été fermée, je me suis rendu compte que j’avais peur de ma voisine…,que j’aurais préféré avoir encore de l’air mais que j’avais demandé ça par crainte… de je ne sais quoi….J’ai pleuré. Je me sentais aussi entravée qu’à l’internat quand j’étais enfant. Hier l’infirmière m’a dit : « vous pourrez sortir : ici, ce n’est pas le pensionnat ». Et le Carnaval d’Ensor s’est débondé.

C’est le mot « pensionnat » qui a du être le sésame de ma dérive. Je ne veux pas savoir comment les souvenirs de cette période s’articulent. Je préfèrerais d’ailleurs avoir tout oublié. Entre autres cauchemars, je garde le souvenir de reproductions de tableaux que je trouvais horribles et qui sont tous liés à des heures d’exclusions des études, à des déplacements peut-être dépourvus d’affects quand je les accomplissais mais tellement liés dans mon souvenir à ma déréliction d’enfant.

BBuffetjpgDoraMaarDans le très vaste hall où l’on m’oubliait la nuit à l’internat, il y avait un portrait cubiste de Dora Maar en couleurs primaires et un clown pathétique de Bernard Buffet. Quand les lumières s’éteignaient, la présence de ces tableaux dans ce couloir à peine éclairé par la lumière nocturne me glaçait d’effroi.

 

 Dans les couloirs de l’école primaire, se trouvaient des scènes de chasse anglaises où l’on voyait des chiens dévorer les entrailles d’un cerf ou d’un sanglier ainsi, je me le rappelle en particulier, que la reproduction de la Chute d’Icare. Je peux m’imaginer ouvrant la porte de chaque classe. J’ai des mauvais souvenirs dans chacune d’elle.

On pourrait se dire : « elle a focalisé ses souvenirs sur des peintures…C’est une artiste dans l’âme ». La vérité, c’est qu’ayant passé toute ma jeunesse à l’internat, on voit mal quel apprentissage non formel pourrait être dissocié de ce contexte.

Je me rappelle de scènes de torture en place publique où les gens s’affairent tandis que les outils sont disposés là autour de l’homme que l’on écorche. Et quand la dame à la prothèse du genou m’a raconté son opération, c’est à cela que je pensais. Quand Aurore m’a proposé de faire un petit boulot avec des perles pour mon poignet, un moment dans la position de ma main m’a fait penser à ce tableau où l’on voit deux jeunes femmes nues en bustes dont l’une tient délicatement le mamelon de l’autre.

 

 cour de BourgogneQuand j’étais enfant, ma mère collectionnait également les points artis.

Lorsqu’on avait de quoi faire, on échangeait les points contre des photos à coller dans des livres que l’on achetait. Ma mère avait choisi deux thèmes : les passereaux et les Primitifs flamands. Je trouvais tout moche. Les pages des livres étaient rugueuses. Les Bourguignons avaient des visages affreux. Ils semblaient malades. Leur collants et leurs chaussures plates à pointes étaient ridicules. Les femmes semblaient toutes moribondes et enceintes. Bref, ces livres, inutile de préciser que je ne les ai pas lus. Aujourd’hui, j’ai pourtant peint des passereaux et j’aime les Primitifs flamands.

 

 I said « yeah yeah ! »

16:38 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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