22/08/2007

Un grand verre?

AXX_C2_029_duchamp_roue_1913“Ce n'est qu'après avoir travaillé un certain temps à New York à son Grand Verre que Duchamp se souvient de la roue de bicyclette et du porte-bouteilles laissés à Paris.

Dans une lettre à sa soeur Suzanne datée du 15 janvier 1916, il lui demande de vider son atelier parisien.

Il la charge de veiller sur ses affaires et de mettre ses oeuvres à l'abri.

Il lui demande également d'écrire une inscription sur l'égouttoir et lui explique pourquoi :

«En montant dans mon atelier, tu auras sans doute remarqué la roue de bicyclette et l'égouttoir. Je les avais achetés comme des sculptures achevées. Il m'est venu une idée au sujet de l'égouttoir : écoute.

Ici à New York, j'ai acheté des objets d'un style similaire et les ai appelés “Ready made”. Tu connais suffisamment l'anglais pour comprendre le sens de “déjà terminé” que j'ai attribué à ces objets.

Je les signe et leur mets une inscription en anglais. Je vais te donner quelques exemples :

j'ai acheté une grande pelle à neige sur laquelle j'ai écrit “In Advance of the Broken Arm” (En prévision du bras cassé)... Ne t'efforce pas de comprendre ça dans un sens romantique, impressionniste ou cubiste ça n'a rien à voir. Un autre “Ready made” s'appelle “Urgence en faveur bridede deux fois”...

Tout ce préambule pour une bonne raison : va chercher l'égouttoir. Je vais en faire un “Ready made” à distance.

A l'intérieur du cerceau du bas, tu inscriras l'inscription que je te donnerai à la fin, en petites lettres blanc argent peintes au pinceau, et tu signeras “Marcel Duchamp” de la même écriture.»

 

 Un fragment de Jani Mink, “Duchamp”. Taschen, 2005, p. 57.

 

 Difficile de comprendre l’art actuel sans connaitre Duchamp dont l’intervention a souligné la précarité de l’essence meme de l’art depuis l’avènement de l’ère industrielle : dès l’instant où des objets manufacturés sont apparus en masse sur le marché, l’idée d’art dans son acception “classique” - mimétique et esthétique (représenter le réel, refléter le “beau”, traduire une émotion...) - est devenue d’une naïveté risible. La peinture avait déjà connu une pareille crise lorsque la photographie a pris son essor.

Redéfinir l’acte artistique comme l’a fait Duchamp relève d’un coup de bluff, d’un acte de provocation bien dans l’esprit dadaïste. Ce qui est intéressant, c’est que de nombreuses Bottle_Rackpropositions d’artistes, depuis Duchamp, se situent dans son sillage et qu’on est loin d'en avoir fini.

Parmi les éléments qui permettent de saisir l’enjeu d’une demarche artistique actuelle, on trouve par exemple, des aspects biographiques, un dialogue avec des problématiques de l’époque, une prise de position par rapport à l’histoire de l’art, l’art étant par nature autoréférentiel.

 

 Les oeuvres citées ici :

 

 LA ROUE DE BICYCLETTE :

Une roue de vélo que Duchamp a montée sur un tabouret et qu'il fait tourner avec la main "pour le simple plaisir".

 

 LE GRAND VERRE

“la mariée mise à nu par ses célibataires, meme” ou “le grand Verre” est une installation - correspondant 04_shovel_bigà un projet de machine - realisée en matériaux varies sur deux grands panneaux de verre montés sur aluminium. Le tout relève d’un concept plus ou moins complexe associant compulsivité mécanique et acte sexuel.

Duchamp a écrit que l'idée de "la Mariée" lui avait été inspirée par les "Impressions d'Afrique" de Raymond Roussel.

Lorsqu'on évoque “la Mariée” de Duchamp, pour autant qu’on connaisse, on sait que ça parle de sexe. Quand on découvre la chose en profane, à moins d’avoir l’authentique sous les yeux, on commence par se demander de quoi il s’agit, concrètement, sur le simple plan de la description.

 

 L'EGOUTTOIR

Il s’agit d’un égouttoir choisi dans le catalogue du Bazar de l’Hotel de Ville en 1912.

Duchamp assigne également des connotations sexuelles à cet objet : l’égouttoir dans son ensemble revêt la forme d’un vertugadin, attribut proprement feminin, tandis que chaque tige supposée retenir les bouteilles est la métaphore d’un pénis.

 

 IN ADVANCE OF THE BROKEN ARM

Pas de commentaire saillant pour cette pelle à neige sinon que Wim Delvoye a décoré d’armoiries de semblables pelles, ainsi que des bonbonnes et autres objets utilitaires

16:00 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art |  Facebook |

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