19/01/2008

Bruckner, langue de vipère ...

PascalBrucknerAprès la Libye, la libido, après Caria, Tony Blair : il offre le canevas du scénario, aux autres de broder et d'épiloguer. Selon le mot de l'essayiste Philippe Guibert, il nourrit les médias pour ne pas avoir à les subir, propose une politique de l'offre continuelle.

C'est une photo extraordinaire prise en Camargue le 20 avril 2007, quinze jours avant les élections, et qui représente Nicolas Sarkozy à cheval en compagnie de la future secrétaire d'État à l'écologie Nathalie Koziusko Morrisset. Derrière eux, entassée dans une charrette tirée par un tracteur, une cinquantaine de journalistes en bras de chemise, micros, perches et caméras mitraillent le cavalier en lunettes de soleil qui les précède, un sourire de triomphe sur les lèvres.

La photo est singulière à plus d'un titre : les médias tirés en carriole tels des rois fainéants, domestiqués par celui qui entendait non pas tant les étouffer mais les subjuguer, les mettre au service de sa gloire.

Les journalistes, presse écrite et presse audiovisuelle réunies, empaquetés dans un espace réduit pour couvrir ce non événement absolu qu'est un candidat à la présidentielle trottant sur un chemin de Camargue. Et pourtant, ils y étaient et ils sont restés.

 

 Neuf mois plus tard, Nicolas Sarkozy a en partie réussi son pari : depuis Ie 6 mai 2007, les médias ne parlent que de lui jour et nuit, en bien ou en mal mais avec une constance qui frise l'idolâtrie. On a même essayé d'instituer une « journée sans Sarkozy » analogue à celles que proposent en Amérique du Nord les activistes anticonsommation qui réclament une journée sans télévision ou sans supermarché : le fiasco a été total. Ne pas en parler, c'est encore le suggérer en creux, le réduire à l'état de fantôme qui hante les pages des magazines. Sur ce plan, la prouesse médiatique du nouveau président est impressionnante: il a cassé tous les codes de la transmission en usage dans la cinquième République, il se vend dans sa vie privée et publique comme un événement permanent qui mérite les gros titres et à côté duquel l'histoire du monde tel qu'il va n'est qu'anecdote et broutille.

 

 Après la Libye, la libido, après Caria, Tony Blair, il offre le canevas du scénario, aux autres de broder et d'épiloguer. Selon le mot de l'essayiste Philippe Guibert, il nourrit les médias pour ne pas avoir à les subir, propose une politique de l'offre continuelle. Il reste en campagne même une fois élu, rejouant sans cesse le vertige d'une victoire qui fut chèrement acquise et qu'il ne veut pas perdre dans l'exercice du pouvoir.

 

 Nicolas Sarkozy est animé par un fantasme de toute puissance.

Avouons le, c'est ce qui a plu à beaucoup de nos concitoyens au cours de l'année écoulée : reprenant le fameux « Impossible n'est pas français » de Napoléon retraduit en « Ensemble tout devient possible », il a, contrairement à ses adversaires, posé avec brio un diagnostic précis sur les maux de la société française : insuffisance du travail dévalorisé par la loi sur les trente cinq heures, insécurité galopante dont pâtissent en premier lieu les couches populaires, faiblesse de l'appareil productif, mauvaise conscience latente qui mine le moral de la nation, compromis envers les dictatures du monde entier qui sape l'image de l'Hexagone.

Vraie ou fausse, cette vision a séduit bien au delà de la droite traditionnelle au point qu'une bonne partie de la gauche a voté Segolène Royal en espérant sa défaite, plaçant une attente démesurée dans celui qu'on voyait déjà comme un mixte de Margaret Thatcher et de Tony Blair.

 

 Il y a chez ce fils d'immigré hongrois comme un mélange de naïveté et de volontarisme : c'est donc sans surprise qu'on l'a vu libérer les infirmières bulgares à Tripoli par l'intermédiaire de son épouse Cécilia et qu'on attendait confiants la libération d'Ingrid Betancourt pour Noël. Magic Sarko allait venir à bout de tous les obstacles, embobiner les méchants, désarmer les tyrans, ouvrir les prisons.

Il a posé sur la politique les habits d'Arlequin, empruntant aux traditions libertaire, socialiste, libérale, gaullienne, colbertiste, atlantiste sans crainte de se contredire.

Or, nous vivons depuis quelques mois le retour désagréable du principe de réalité.

 

 Un texte de Pascal Bruckner - La suite dans "Le Soir du 18 janvier, p.19.

22:56 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : je n ecris pas |  Facebook |

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