24/05/2008

la compassion

"J'ai été invitée par l'université de Linz à l'occasion de l'anniversaire de ce qu'on nomme la «nuit de cristal » et que je préfère appeler le «Pogrome de 1938 ».

ROMAN VISHNIACUn haut dignitaire de l'Église en Autriche raconta la scène suivante qui illustre le parallélisme entre l'écran de verre et le totalitarisme. II est enfant. Sa mère vient le chercher à l'école, et dans la rue il est témoin d'une scène inoubliable : des jeunes nazis s'acharnent à coups de poing et de pied sur un vieillard au sol, un vieux juif orthodoxe avec ses cheveux blancs ruisselant sur son visage, un de ces beaux visages du judaïsme d'antan. Cet homme frappé gît au sol et regarde avec effroi autour de lui.

« Ma mère m'entraîna, raconte le narrateur, sans répondre à mes questions. Qui était-ce ? Et pourquoi ? Elle répétait: "Tais-toi, tu n'as rien vu." »

Pendant que ce haut dignitaire de l'Église racontait cette histoire, je la voyais se dérouler sous mes paupières et, dans le ton de ses paroles, j'entendais une deuxième trahison plus policée, plus amène - plus inconsciente de sa portée. «Il fallait comprendre, disait-il, cette mère avait charge d'enfants. Vous vous rendez compte du danger encouru! Il fallait passer au plus vite pour n'être pas pris à partie par ces jeunes casseurs ! »

Quand vint mon tour, je fus contrainte de dire que cette histoire prolongeait la vieille histoire grinçante et n'apportait pas de délivrance. Il n'était pas question de condamner la femme qui avait été sa mère. Sa loyauté envers elle honorait le narrateur. II lui fallait seulement à lui, homme adulte, homme d'Église, franchir un autre pas, et retourner sur ce lieu de son enfance, y retrouver le vieil homme gisant au sol, lui tendre la main, l'aider à se relever et s'incliner devant lui du plus profond de sa compassion et de sa vénération. Et tant que cette scène n'aurait pas lieu, les plaies de la mémoire continueraient de puruler. Je ne sais pas si j'ai atteint celui auquel je m'adressais ; peu importe, car le message, même s'il n'atteint pas celui auquel on l'adresse, parvient toujours à quelque destination. Dans les affaires du coeur et de l'esprit, on s'adresse à la personne qu'on a devant soi et, par ricochet, c'est un autre qui reçoit le message en plein coeur c'est ce qui importe. Il ne s'agit pas de tenter de persuader qui que ce soit de quoi que ce soit mais de cultiver ardemment cette espérance que même le passé reçoit encore aujourd'hui de nous, les vivants, consolation et réparation.

A la fin de cette soirée à Linz, un vieil homme enrôlé autrefois à seize ans dans les armées du Führer est venu pleurer dans mes bras sans un mot. Je ne sais ni ce qu'il avait commis, ni ce qu'il avait subi, mais je sais que nous pleurions avec et pour beaucoup d'autres.

- Un fragment de " OU COURS-TU? NE SAIS-TU PAS QUE LE CIEL EST EN TOI" de Christiane Singer

11:04 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, j hallucine, photographie |  Facebook |

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