26/06/2008

la langue

MomuLe chemin secret pour toucher l'autre, pour lui ouvrir les yeux, c'est la langue. La langue est pour moi un outil qu'on propose au lecteur, afin de l'aider à comprendre l'univers dans lequel il vit, donc à mieux vivre. Peut être que je me trompe complètement, mais c'est ainsi que je vois la littérature. En tout cas, c'est comme ça que, moi, je l'ai reçue. Quand j'avais 20 ans, je ne voyais pas bien le monde autour de moi, il était comme flou et incompréhensible. En fait, je ne savais pas où me placer pour le regarder. Et ce sont des écrivains qui m'ont montré à quoi il ressemblait. Des gens comme Salinger, Kerouac, Carver ou Hemingway. N'importe quel écrivain un peu sérieux se doit de travailler à cela. Occuper cette fonction là dans la société, à savoir être capable de décrire le monde dans lequel nous vivons, c'est vraiment une responsabilité importante. Parce que, quand vous ne disposez pas d'outils pour le comprendre, vous vous comportez mal envers les autres, vous êtes incapable d'affirmer et de confirmer votre attitude face à l'existence.

(...) Je ne comprends pas comment on peut être un individu vivant en société sans s'intéresser aux autres, sans apporter à la collectivité sa pierre à l'édifice.
A un moment de ma vie, je me suis dit que, peut être, maîtriser ma langue, le français, faire en sorte qu'elle ne meure pas et qu'elle continue à se revitaliser, était une fonction que je pouvais occuper dans ce monde. Il n'était pas certain que je sache le faire, mais il fallait essayer.
Aujourd'hui, j'écris depuis trente ans, mais je ne suis jamais vraiment satisfait. Ecrire, c'est un énorme travail. J'y pense tout le temps, je ne l'oublie pas même le temps d'un week end, je ne sais rien faire d'autre que m'asseoir devant ma machine et essayer de faire une phrase qui se tient, une phrase qui soit, d'une certaine façon, un miroir du monde dans lequel on vit. Une phrase qui contient le monde entier, comme celles de Carver. Et chaque phrase me pose problème, car chaque phrase doit être ainsi, parfaite. Une phrase seule, ce n'est rien, ça ne sert à rien. Il faut parvenir à tenir la note.   

Un fragment d'interview de Philippe Djian parue dans Telerama du 19 juin et une photo réalisée au Momu à Anvers.

22:05 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature |  Facebook |

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