15/01/2009

Mon Hans mon Hérisson

Pour célébrer la joie de vivre dans la candeur et ailleurs je dédie ce post à Stéphanie et Franck qui sont nés le même jour que moi.

Voici donc comment j'ai lu ce conte et ce qui a infléchi mon illustration.
Pour ceux qui prennent le train en marche, le texte et le contexte se trouvent ici

 
Cette lecture résulte d’un point de vue transpersonnel assez personnel sur le conte également compris à la lumière d’approches telles que celles d’Alice Miller et de Boris Cyrulnick. Le mot « compris » n’est pas innocent : il s’agit bien de ce que je projette sur ce que me dit le texte lequel fonctionne dès lors un peu comme un test de Rorschach (comprenne qui pourra).

Hans naît porteur d’une malédiction jetée lorsque son père a proféré un vœu inconsidéré : « Je veux un fils. Fût-il un hérisson ». Et Hans naît hérisson, autrement dit répugnant. Ses besoins de petit enfant ne sont dès lors pas honorés : pas de maternage, pas d’allaitement. On ne festoie pas autour de sa naissance.

Je n’ai pas appréhendé l’aspect de Hans comme l’image de l’enfant « différent », selon la litote communément pratiquée qui consiste à désigner ainsi toute personne affectée d’un handicap. J’y ai vu la métaphore de tout enfant qui, quoi qu’il arrive, naît non conforme au désir de ses parents. Si « bon » que soit intrinsèquement Hans, sa bonté n’apparaît pas aux yeux de ses parents, supplantée par la frustration résultant de son manque de conformité. L’aspect de Hans pointe alors le poids du désir qui pèse sur ses épaules, désir qui restera frustré parce que la tâche d’un enfant n’est pas de réaliser le projet de ses parents.

Dans la mesure où ces quelques lignes ne visent qu’à commenter ma déclinaison de l’aspect du personnage, il resterait beaucoup à dire du conte dans son ensemble et notamment de deux motifs particuliers : celui où, dans une gigantesque boucherie Hans offre son troupeau en pâture à la communauté villageoise, cette collectivité indistincte qui dicte la loi en référence à laquelle Hans a été mis au ban. Dans un geste aux résonances christiques, Hans offre donc en sacrifice à ce groupe un troupeau qui est une émanation de lui-même. Et ce deuxième moment où, débarrassé de ses oripeaux maléfiques, Hans apparaît « d’un noir de suie » et est lavé et oint par le médecin dans un rituel qui n’est pas sans évoquer le baptême, une cérémonie apparaissant d’ailleurs au début du conte.

 

On pourrait apporter quelques dimensions supplémentaires à cette lecture.

La période au cours de laquelle Hans reste perché sur son arbre tandis que le temps passe et que son troupeau grandit semble une période de latence pendant laquelle son « karma » s’accomplit : ostracisé, Hans se tient à l’écart.
Le sacrifice du troupeau scelle son passage de la passivité à l’action. A partir de là, Hans va prendre son destin en main.
Il part rejoindre les deux rois avec lesquels il a passé un contrat. Le premier de ces rois est orgueilleux, déloyal, égoïste et manipulateur. Sa fille de même (La princesse déclara que jamais elle n'eût accepté d'aller là-bas). Leurs préoccupations se situent au niveau des seuls besoins matériels (« un carrosse à six chevaux, une escorte et des serviteurs de splendide prestance, de l'or et de l'argent, des bijoux et des robes, quantité d'autres biens »). Le deuxième roi et sa fille sont humbles, loyaux et empathiques (La princesse promit de respecter le pacte de son plein gré « parce qu'elle aimait et respectait son vieux père ». A son arrivée, on fit à Hans une escorte d'honneur ; effrayée, la princesse pensa néanmoins qu’il devait avoir bon cœur et l’accueillit « avec sympathie » et l’on célébra le mariage). Ces deux rois forment une polarité dont les membres se situent chacun aux extrêmes opposés de la pyramide de Maslow.

On peut également noter que les deux seules couleurs mentionnées dans le conte sont le blanc et le noir et que les lieux où elles sont évoquées leur confèrent une valeur symbolique. 
Quand elle consent à partir avec Hans-mon-Hérisson,  la première princesse s’habille, en effet, de blanc. Une fois hors de la ville (autrement dit, hors des lieux où règnent les codes humains), il lui fait payer sa duplicité en la déshabillant, en l’écorchant et en la faisant saigner ce qui n’est pas sans évoquer le sacrifice du troupeau, l’autre lieu où le sang se répand dans le conte. Ainsi, la blancheur qui relève du paraître s’efface, une fois nommée la nature réelle de celle qui l’affiche. Il suffit donc d’oser nommer pour que la vérité se fasse jour sous le voile des apparences.
Le noir de suie qui souille la peau de Hans-mon-hérisson est tout autant affaire d’apparence puisqu’il suffit de le laver pour qu’il en soit débarrassé.
Dans ces deux cas, le contraste entre le blanc et le noir métaphorise l’évaluation de l’individu qu’opère la communauté en référence aux seules apparences.
Une fois lavé, Hans-mon-Hérisson « redevient blanc de peau, d'une beauté charmante qui procure à la princesse une grande joie ».  Il est d’une blancheur authentique qui traduit la qualité de son être. Dans ce conte par ailleurs très pauvre en adjectifs, Hans est, en effet, qualifié de « gai et plein d’entrain » et sa musique qui semble traduire sa nature réelle est à plusieurs reprises qualifiée  de « jolie », « belle » et « fort belle ». Ces adjectifs n’ont pas pour seul effet de décrire : ils traduisent la sympathie du narrateur laquelle peut également susciter  de l’émotion chez l'auditeur (le lecteur).

Le monde auquel a accédé Hans-mon-hérisson auprès du bon roi est celui de l’amour inconditionnel et de la bonté authentique qui correspondent à sa véritable nature. Pas un instant au cours de son existence, Hans ne s'est vengé de son père : au contraire, il pardonne et l'accueille à sa cour et il est bon de noter que cet acte est juste décrit : le conte évoque des actions sans nous dire comment les interpréter, opération qui est laissée à la discrétion du récepteur.
Ce qui s’affirme à travers son baptême symbolique, c’est son appartenance à une dimension où règnent le désintéressement, la gratuité, le don généreux et le sacrifice lesquels ont conduit le roi à respecter ses engagements envers « un drôle d’être » et la princesse à honorer la parole de son père et cela, quelles qu’en fussent les conséquences. 

Les qualités de cette réalité qui est celle de Hans et sa nouvelle famille correspondent aux valeurs d’une spiritualité laïque en regard de laquelle - si l’on s’en réfère à l’attitude du prêtre qui apparaît au début du conte - l’autorité spirituelle légitime fait piètre figure.
On pourrait être tenté d’effectuer un rapprochement avec l’hagiographie. Mais si les topoï du genre sont absents de ce conte, ce qui me semble manquer le plus pour que ce soit une hagiographie c’est l’absence d’évolution ou de révélation ; selon ce que je perçois, Hans est né tel qu’il apparaît à la fin : il manquait d’un contexte où manifester qui il était, comme le laisse entendre l’usage de l’expression  «  il redevint blanc de peau », expression qui n’exclut pas l’allusion à une dimension métaphysique car si Hans est né hérisson, alors, sa blancheur doit être antérieure à sa naissance. Voilà une clé pour aborder le conte du point de vue de ce que Rank a désigné comme le « numineux »  (« le sacré ») dont le propre consiste à susciter effroi et fascination, des termes qui conviennent bien pour définir le conte dans son ensemble.

Hans mon Hérisson peut apparaître comme un conte moral visant entre autres à promouvoir ces valeurs importantes que sont le pardon et la compassion. A l’exemple des « Vœux ridicules », il met également en valeur l’idée d’une parole créatrice, thème que l’on trouve présent dans les mythologies anciennes et que développeront, entre autres, les théoriciens de l’Ecole de Palo Alto.

Patricia MignoneCliquez sur l'image pour la voir en grand.
Ce tableau n'est pas fini mais il est lisible.
Le petit chou de Bruxelles qui a posé pour moi s'appelle Léon.

00:27 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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