07/08/2008

Petit Chou de Bruxelles

BébémaxVoici le présent auquel la Fée aux Nœuds ronds a pensé pour toi.
Elle sait de quoi elle parle : des sphères, en ce temps-là, elle a été choisie par un petit Max.
Et c’est un grand bienfait de te placer sous la tutelle spirituelle de Maurice Sendak.

meuble Max

 

 

 

 

 

Un meuble (que j’ai peint) dont le décor est issu de « Max et les Maximonstres »

(Pour les Grands, l’Ecole des Max, c’est par ici)

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26/06/2008

la langue

MomuLe chemin secret pour toucher l'autre, pour lui ouvrir les yeux, c'est la langue. La langue est pour moi un outil qu'on propose au lecteur, afin de l'aider à comprendre l'univers dans lequel il vit, donc à mieux vivre. Peut être que je me trompe complètement, mais c'est ainsi que je vois la littérature. En tout cas, c'est comme ça que, moi, je l'ai reçue. Quand j'avais 20 ans, je ne voyais pas bien le monde autour de moi, il était comme flou et incompréhensible. En fait, je ne savais pas où me placer pour le regarder. Et ce sont des écrivains qui m'ont montré à quoi il ressemblait. Des gens comme Salinger, Kerouac, Carver ou Hemingway. N'importe quel écrivain un peu sérieux se doit de travailler à cela. Occuper cette fonction là dans la société, à savoir être capable de décrire le monde dans lequel nous vivons, c'est vraiment une responsabilité importante. Parce que, quand vous ne disposez pas d'outils pour le comprendre, vous vous comportez mal envers les autres, vous êtes incapable d'affirmer et de confirmer votre attitude face à l'existence.

(...) Je ne comprends pas comment on peut être un individu vivant en société sans s'intéresser aux autres, sans apporter à la collectivité sa pierre à l'édifice.
A un moment de ma vie, je me suis dit que, peut être, maîtriser ma langue, le français, faire en sorte qu'elle ne meure pas et qu'elle continue à se revitaliser, était une fonction que je pouvais occuper dans ce monde. Il n'était pas certain que je sache le faire, mais il fallait essayer.
Aujourd'hui, j'écris depuis trente ans, mais je ne suis jamais vraiment satisfait. Ecrire, c'est un énorme travail. J'y pense tout le temps, je ne l'oublie pas même le temps d'un week end, je ne sais rien faire d'autre que m'asseoir devant ma machine et essayer de faire une phrase qui se tient, une phrase qui soit, d'une certaine façon, un miroir du monde dans lequel on vit. Une phrase qui contient le monde entier, comme celles de Carver. Et chaque phrase me pose problème, car chaque phrase doit être ainsi, parfaite. Une phrase seule, ce n'est rien, ça ne sert à rien. Il faut parvenir à tenir la note.   

Un fragment d'interview de Philippe Djian parue dans Telerama du 19 juin et une photo réalisée au Momu à Anvers.

22:05 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature |  Facebook |

24/05/2008

la compassion

"J'ai été invitée par l'université de Linz à l'occasion de l'anniversaire de ce qu'on nomme la «nuit de cristal » et que je préfère appeler le «Pogrome de 1938 ».

ROMAN VISHNIACUn haut dignitaire de l'Église en Autriche raconta la scène suivante qui illustre le parallélisme entre l'écran de verre et le totalitarisme. II est enfant. Sa mère vient le chercher à l'école, et dans la rue il est témoin d'une scène inoubliable : des jeunes nazis s'acharnent à coups de poing et de pied sur un vieillard au sol, un vieux juif orthodoxe avec ses cheveux blancs ruisselant sur son visage, un de ces beaux visages du judaïsme d'antan. Cet homme frappé gît au sol et regarde avec effroi autour de lui.

« Ma mère m'entraîna, raconte le narrateur, sans répondre à mes questions. Qui était-ce ? Et pourquoi ? Elle répétait: "Tais-toi, tu n'as rien vu." »

Pendant que ce haut dignitaire de l'Église racontait cette histoire, je la voyais se dérouler sous mes paupières et, dans le ton de ses paroles, j'entendais une deuxième trahison plus policée, plus amène - plus inconsciente de sa portée. «Il fallait comprendre, disait-il, cette mère avait charge d'enfants. Vous vous rendez compte du danger encouru! Il fallait passer au plus vite pour n'être pas pris à partie par ces jeunes casseurs ! »

Quand vint mon tour, je fus contrainte de dire que cette histoire prolongeait la vieille histoire grinçante et n'apportait pas de délivrance. Il n'était pas question de condamner la femme qui avait été sa mère. Sa loyauté envers elle honorait le narrateur. II lui fallait seulement à lui, homme adulte, homme d'Église, franchir un autre pas, et retourner sur ce lieu de son enfance, y retrouver le vieil homme gisant au sol, lui tendre la main, l'aider à se relever et s'incliner devant lui du plus profond de sa compassion et de sa vénération. Et tant que cette scène n'aurait pas lieu, les plaies de la mémoire continueraient de puruler. Je ne sais pas si j'ai atteint celui auquel je m'adressais ; peu importe, car le message, même s'il n'atteint pas celui auquel on l'adresse, parvient toujours à quelque destination. Dans les affaires du coeur et de l'esprit, on s'adresse à la personne qu'on a devant soi et, par ricochet, c'est un autre qui reçoit le message en plein coeur c'est ce qui importe. Il ne s'agit pas de tenter de persuader qui que ce soit de quoi que ce soit mais de cultiver ardemment cette espérance que même le passé reçoit encore aujourd'hui de nous, les vivants, consolation et réparation.

A la fin de cette soirée à Linz, un vieil homme enrôlé autrefois à seize ans dans les armées du Führer est venu pleurer dans mes bras sans un mot. Je ne sais ni ce qu'il avait commis, ni ce qu'il avait subi, mais je sais que nous pleurions avec et pour beaucoup d'autres.

- Un fragment de " OU COURS-TU? NE SAIS-TU PAS QUE LE CIEL EST EN TOI" de Christiane Singer

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05/12/2007

Le vieillissement est odieux....

Diane ArbusMalheureusement, contrairement à ce qu'on nous racontait avant, il n'y a aucune sagesse dans la vieillesse; et encore moins dans la société actuelle, qui est fondée sur l'exaltation de la force, de la jeunesse et du projet.

Je pense qu'il vaut mieux en rire.

Tant que l'on dispose de toutes ses facultés et de son autonomie physique, la vie vaut la peine d'être vécue. Maintenant, ce qu'il faut savoir, c'est à partir de quel moment on estime que l'on a franchi une frontière et que, au nom de l'amour de la vie, ce n'est pas la peine de la prolonger.Je suis tout à fait dans cette vision des Anciens. Je pense que la vie n'est pas une valeur en soi, pas plus que sa prolongation. La valeur, c'est le projet, c'est l'existence, c'est la capacité d'avancer.

 

 Pascal Bruckner dans LE SOIR du 3 décembre 2007

 

 Une photographie de Diane Arbus.

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01/12/2007

Une robe ne meurt pas

Momu

 

 Mais qu'allais-je faire de son exceptionnelle garde-robe? de cette collection presque «haute couture» de modèles uniques, cousus main et signés dans les poches ou les cols, où ma mère avait attaché une étiquette « hand made by Mami» en ajoutant à la main la date de leur finition. Je ne pouvais moi même porter aucune de ses robes, elles n'étaient pas faites pour moi. Il me vint alors une idée : peut-être une amie norvégienne accepterait-elle d'en essayer quelques-unes, juste pour voir.

 

 L'essayage eut lieu quelques jours plus tard et nous surprit toutes les deux bien au-delà de ce que j'avais pu imaginer. Ce fut un choc, une révélation. Bien qu'elle n'eût, en apparence, en aucune façon la silhouette de ma mère - elle était bien plus grande et élancée -, ces vêtements conçus et réalisés pour une autre prenaient sur mon amie une allure folle. Elle les habitait tout à fait différemment de leur conceptrice initiale, ils bougeaient merveilleusement sur elle. À travers son regard à elle, émerveillée comme une petite fille à qui une fée offrirait des robes de princesse, je pouvais rendre hommage au talent de ma mère.

 

 Elle goûtait chaque détail, chaque raffinement de la coupe, la beauté d'un tombé, d'une découpe originale, du mouvement d'un pli, d'une courbe, la douceur de la matière, la finition parfaite, même invisible à l'oeil nu. Peut être prenais-je pour la première fois conscience de l'oeuvre réelle que représentait cette garde-robe maternelle. Une à une j'en tendais les pièces à mon amie, qui les essayait en se regardant tour à tour dans le miroir de la chambre et dans celui de mes yeux.

 

 Nous étions l'une et l'autre prise dans un cercle magique. Quelque chose d'inattendu, d'inespéré, était en train de se produire. Elle comblait ses rêves d'enfant, moi, j'accomplissais le voeu que ma mère n'avait pas exprimé mais que je lui prêtais : voir tous ses habits, créés et réalisés avec amour et doigté, admirés et mis en valeur, portés avec élégance et simplicité.

 

 Cette même scène se répéta plusieurs fois au cours de l'été. Petit à petit, toute la collection de vêtements changea de mains. Mon amie se les réappropria à sa façon, inventa de nouveaux accords, de nouveaux mélanges, elle leur donna une nouvelle vie.

Une robe ne meurt pas.

 

 Un fragment de "Comment j'ai vidé la maison de mes parents" de Lydia Flem.

Et une photo que j'ai réalisée au Musée de la Mode à Anvers.

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09/07/2007

Melting potes marins

Au regard de l’histoire de l’humanité, le désenchantement est récent…. Il est né à la Renaissance, a continué à se lézarder avec les Lumières. Or, les Lumières, ce n’est pas si loin.

 

 

 Au Moyen-Age, en tout cas, on naviguait dans le Merveilleux.christensen_-_st_brendan_the_navigator

 

 Au 6eme siècle, un moine irlandais, Saint-Brendan, et quelques potes, sont partis à la recherche du Paradis. Et ils l’ont trouvé, figurez-vous.

  « Odyssée merveilleuse en même temps que quête, le « Voyage de saint Brandan » est un véritable bijou de la littérature médiévale.

 Brandan naquit au VIème siècle et devint abbé dans son pays, l'Irlande. Fort sage et bon, il avait pourtant une idée peu banale : visiter le Paradis avant sa mort. Sa quête est prétexte à un voyage fabuleux dans l'océan atlantique. On y rencontre diables et saints, griffons et dragons, volcans et icebergs.

 La mythologie grecque a inspiré ce récit qui reste cependant typiquement de son époque, mêlant la culture celtique aux miracles chrétiens.

 Célèbre durant tout le Moyen-Âge, le « Voyage de saint Brandan » a été conté avant d'être rédigé, en latin d'abord, puis en dialecte français en usage en Angleterre après la victoire de Guillaume le Conquérant », écrit Dominique Tixhon.

 Si cela vous intrigue, découvrez tout ça en détails sur le site passionné de Dominique Tixhon

 http://mypage.bluewin.ch/a-z/brandan/

 

 Croyez-vous que le Merveilleux ait à ce point déserté nos représentations?

 Quand j’étais petite, j’ai chanté « il était un petit navire », un grand classique des chansons pour enfants sages.

 A l’origine, ce n’était pas une chanson pour enfants mais un chanson populaire. Le contenu de la chanson indique qu’elle est de tradition orale (la mélodie, le tempo et les répétitions contribuaient à la mémorisation) et, sinon très ancienne, qu’elle véhicule des croyances et valeurs anciennes propres à la culture populaire, ce dont témoigne le caractère grandguignolesque de l'idée consistant à manger un compagnon (imagerie très proche de celle de la presse à sensation contemporaine...on imagine l'événement en couverture de "Détective"...) ainsi que l’issue de la chanson où le mousse obtient l’aide de la Sainte-Vierge….(suis même pas jalouse puisque Dominique et Bernard prient pour moi, pauvre pêcheuse...)

 

 Il monta sur le grand hunier

 Il fit au ciel une prière

 Interrogeant l'immensité

 O sainte Vierge, ô ma patronne

 Empêchez-les de me manger

 Au même instant un grand miracle

 Pour l'enfant fut réalisé

 Des p'tits poissons dans le navire

 Sautèrent bientôt par milliers

 On les prit on les mit à frire

 Et le p'tit mousse fut sauvé

 

 Si les faits relatés ne sont pas, eux aussi, fabuleux, il se peut que, de retour sur la terre ferme, le mousse soit allé déposer un ex voto.

15:17 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : j ai des visions, litterature |  Facebook |

06/03/2007

Et pourquoi pas?

AlessandroMarzio

  - Shapiro, il est allé au salon funéraire. Berthe inspira. Il a dit qu'il voulait dessiner un des cadavres, Eh bien, le seul mort qu'il y avait c'était le vieil Oscar Hansen...

  - Qui t'a raconté ça?

 - Mr. Swensen lui-même. II m'a dit que ça l'avait surpris, tu sais. Il a dû demander la permission à la famille, puisque Oscar ne pouvait répondre ni oui ni non.

 - Mince, Berthe I dit Lily. Ils ont bien voulu?

 - Eh bien, je crois que le fils d'Oscar a plus ou moins dit "faites comme chez vous", mais que sa fille n'était pas très sûre. Lily entendit que Berthe posait le combiné. Si tu mords encore une fois dans ce gâteau, Roger, je te ligote les quatre pattes et je te renvoie chez ta mère. Puis elle revint à Lily : Je ne sais même pas pourquoi je te raconte ça. Il me semblait juste que tu devais le savoir.

 

 

"L'envoutement de Lily Dahl", Siri HUSTVEDT

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28/01/2007

Le géant egoiste

ZwergerLeGeantEgoisteTous les après-midi, en revenant de l’école, les enfants allaient jouer dans le jardin du Géant.

 

C’était un grand et ravissant jardin avec une douce herbe verte. Çà et là, sur l’herbe, il y avait de belles fleurs qui ressemblaient à des étoiles,et il y avait douze pêchers qui, au printemps, s’épanouissaient en délicates floraisons couleur de rose et de perle, et, en automne, portaient des fruits magnifiques. Les oiseaux, assis sur les arbres, chantaient si joliment que les enfants s’arrêtaient de jouer pour les écouter. « Comme nous sommes heureux ici ! » s’écriaient-ils.

 

Un jour, le Géant revint. Il était allé visiter son ami, l’Ogre de Cornouailles, et était resté sept ans avec lui. Au bout de sept ans, il avait dit tout ce qu’il avait à dire, car sa conversation était limitée, et il avait décidé de retourner dans son château.

 

Quand il arriva, il vit les enfants jouer dans le jardin.

 

« Que faites-vous ici ? » s’écria-t-il d’une voix très rude, et les enfants s’enfuirent. « Mon jardin à moi est mon jardin à moi », dit le Géant ; « tout le monde peut comprendre cela, et je ne laisserai personne d’autre que moi y jouer. » Et il construisit tout autour un mur très haut et mit un écriteau :

 

DEFENSE D’ENTRER SOUS PEINE D’AMENDE

 

C’était un Géant très égoïste.

 

Les pauvres enfants n’avaient plus d’endroit pour jouer. Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poussiéreuse et pleine de gros cailloux et ils n’aimaient pas cela. Après avoir appris leurs leçons, ils erraient autour du mur en parlant du beau jardin qui était à l’intérieur. « Comme nous y étions heureux ! » disaient-ils entre eux.

 

Puis vint le Printemps, et partout dans les champs il y avait de petites fleurs et de petits oiseaux. Dans le seul jardin du Géant Egoïste c’était encore l’Hiver. Les oiseaux se souciaient peu d’y chanter, puisqu’il n’y avait pas d’enfants, et les arbres oubliaient d’y fleurir. Un jour, une belle fleur sortit sa tête de l’herbe, mais quand elle vit l’écriteau, elle fut si peinée pour les enfants qu’elle se glissa de nouveau dans la terre et se remit à dormir. Les seuls satisfaits étaient la Neige et le Gel. « Le Printemps a oublié le jardin », s’écriaient-ils, « de sorte que nous vivrons ici toute l’année. » La Neige couvrit l’herbe de son grand manteau blanc et le Gel peignit d’argent tous les arbres. Puis ils invitèrent le Vent du Nord à demeurer avec eux, et il vint. Il était enveloppé de fourrures et mugissait tout le jour dans le jardin, et renversait les cheminées. « Voilà un endroit délicieux », dit-il, « il faut que nous invitions la Grêle. » Et la Grêle vint. Tous les jours, pendant trois heures, elle crépitait sur le toit du château jusqu’à ce qu’elle brisât la plupart des ardoises, puis elle courait tout autour du jardin aussi vite qu’elle pouvait. Elle était habillée de gris et son haleine était comme de la glace.

 

« Je ne comprends pas pourquoi le Printemps tarde tant à venir , disait le Géant Egoïste, tandis qu’il restait assis près de la fenêtre et regardait son jardin froid et blanc. J’espère que le temps va changer. »

 

Mais le Printemps ne vint jamais, pas plus que l’Eté. L’Automne donna des fruits d’or à tous les jardins, mais n’en donna aucun au jardin du Géant. « Il est trop égoïste », disait-il. Aussi l’Hiver y régnait-il toujours et le Vent du Nord, la Grêle, le Gel et la Neige y dansaient-ils parmi les arbres.

 

Un matin, le Géant était éveillé dans son lit quand il entendit une musique ravissante. Elle résonna si agréablement à ses oreilles qu’il pensa que ce devaient être les musiciens du Roi qui passaient par là. En réalité, ce n’était qu’un petit linot qui chantait dehors, près de la fenêtre, mais il y avait si longtemps qu’il n’avait entendu un oiseau chanter dans son jardin que cela lui parut la plus belle musique du monde. Alors la Grêle s’arrêta de danser au-dessus de sa tête, et le Vent du Nord cessa de mugir, et un doux parfum monta jusqu’à lui par la fenêtre ouverte. « Je crois que le Printemps est enfin venu », dit le Géant ; et il sauta du lit et regarda dehors.

 

Que vit-il ?

 

Il vit le plus merveilleux spectacle. A travers un petit trou dans le mur, les enfants s’étaient glissés à l’intérieur, et ils étaient perchés sur les branches des arbres.

 

Dans chacun des arbres qu’il apercevait, il y avait un petit enfant. Et les arbres étaient si contents du retour des enfants s’étaient couverts de fleurs et agitaient doucement les bras au-dessus de la tête des enfants. Les oiseaux voletaient et gazouillaient avec délice, et les fleurs regardaient à travers l’herbe verte et riaient. C’était un bien charmant spectacle, mais dans un seul coin c’était encore l’Hiver. C’était le coin le plus reculé du jardin, et il y avait là un petit garçon. Il était si petit qu’il ne pouvait atteindre les branches de l’arbre, et il errait tout autour en pleurant amèrement. Le pauvre arbre était encore tout couvert de neige et de givre, et le Vent du Nord soufflait et mugissait au-dessus de lui. « Grimpe, petit garçon », disait l’Arbre, et il abaissait ses branches aussi bas qu’il pouvait, mais l’enfant était trop petit.

 

Et le coeur du Géant s’émut en regardant dehors. « Comme j’ai été égoïste », dit-il ; « maintenant je sais pourquoi le Printemps ne voulait pas venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon tout en haut de l’arbre, et je démolirai le mur, et mon jardin sera à jamais la cour de récréation des enfants. » Il était vraiment très fâché de ce qu’il avait fait.

 

Alors il descendit sans bruit l’escalier, ouvrit très doucement la porte et pénétra dans le jardin. Mais quand les enfants le virent, ils furent si effrayés qu’ils s’enfuirent, et dans le jardin ce fut de nouveau l’hiver. Seul le petit garçon ne s’enfuit point, car ses yeux étaient si pleins de larmes qu’il ne vit pas le Géant s’approcher. Et le Géant s’avança sans bruit derrière lui, le prit doucement dans sa main et le posa dans l’arbre. Et l’arbre se couvrit aussitôt de fleurs, et les oiseaux vinrent y chanter, et le petit garçon étendit ses deux bras et les jeta autour du cou du Géant, et l’embrassa. Et quand les autres enfants virent que le Géant n’était plus méchant, ils revinrent en courant, et le Printemps revint avec eux. « C’est votre jardin, maintenant, petits enfants » dit le Géant, et il prit une grande hache et fit tomber le mur.

 

Et quand tous les gens allèrent au marché à midi, ils virent le Géant en train de jouer avec les enfants dans le plus beau jardin qu’ils eussent jamais vu.

 

Ils jouèrent tout le jour, et, le soir, ils vinrent dire au revoir au Géant.

 

« Mais où donc est votre petit compagnon ? » demanda-t-il, « celui que j’ai posé dans l’arbre. » Le Géant l’aimait mieux que les autres parce qu’il l’avait embrassé.

 

« Nous n’en savons rien, répondirent les enfants, il est parti. »

 

« Il faut que vous lui disiez de venir demain », dit le Géant.

 

Mais les enfants répondirent qu’ils ne savaient où il habitait et ne l’avaient jamais vu auparavant et le Géant en fut très triste.

 

Tous les après-midi, après l’école, les enfants vinrent jouer avec le Géant. Mais on ne revit jamais le petit garçon que le Géant aimait. Le Géant était très bon pour tous les enfants, mais il désirait revoir son premier petit ami et parlait souvent de lui. « Comme j’aimerais le voir ! » disait-il.

 

Les années passèrent, et le Géant devint très vieux et très faible. Il ne pouvait plus jouer, de sorte qu’il restait assis dans un fauteuil immense, regardait les jeux des enfants et admirait son jardin. « J’ai beaucoup de belles fleurs », disait-il, « mais les enfants sont les plus belles fleurs de toutes. »

 

Un matin d’hiver, il regardait par la fenêtre en s’habillant. Il ne détestait plus autant l’hiver, car il savait que c’était simplement le Printemps endormi, et que les fleurs se reposaient. Soudain, émerveillé, il se frotta les yeux et regarda fixement. C’était certainement une vue merveilleuse. Dans le coin le plus reculé du jardin, il y avait un arbre tout couvert de ravissantes fleurs blanches. Ses branches étaient toutes dorées et des fruits d’argent y étaient suspendus, et, au-dessous, se tenait le petit garçon qu’il avait aimé.

 

Dans sa joie, le Géant descendit en courant l’escalier et pénétra dans le jardin. Il traversa l’herbe en toute hâte et arriva près de l’enfant. Et quand il fut tout près, son visage rougit de colère, et il dit : « Qui a osé te blesser ? » Car sur les paumes de l’enfant il y avait l’empreinte de deux clous, et il y avait aussi l’empreinte de deux clous sur les petits pieds.

 

- Qui a osé te blesser ? s’écria le Géant, dis-le-moi afin que je prenne mon grand sabre et que je l’abatte !

 

- Non ! répondit l’enfant, car ce sont les blessures de l’Amour.

 

- Qui donc es-tu ? dit le Géant, et une crainte étrange s’empara de lui, et il s’agenouilla devant le petit enfant.

 

Et l’enfant sourit au Géant et lui dit : « Un jour, tu m’as permis de jouer dans ton jardin ; aujourd’hui c’est toi qui m’accompagneras dans mon jardin, qui est le Paradis. »

 

Et ce jour-là, quand les enfants coururent au jardin, dans l’après-midi, ils trouvèrent le Géant couché sous l’arbre, mort et tout couvert de fleurs blanches.

 

 

 

Ce sont mes pérégrinations aux limites qui vous valent ce conte d’Oscar Wilde. Le vieux bonhomme que j’ai vu dans son cercueil était beau à regarder : il avait le teint diaphane, la peau rosée, il était joliment maquillé, tout frais, un maquillage façon Blanche Neige. En plus, ce vieux loup-là ressemblait au Scrooge d’UN CONTE DE NOEL de Dickens dans la version de mon idole illustratrice autrichienne, Lisbeth Zwerger. Et comme, tout compte fait, Lisbeth Zwerger clone ses vieillards, c’est le GEANT EGOISTE que je vous sers aujourd’hui.

10:43 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, peinture |  Facebook |

25/01/2007

David Bowie est-il un Maximonstre ?

david_bowie_9C’est vrai que, par moments, selon les circonstances, le look de Bowie, c’était pas tout à fait ça. Mais ça tombe plutôt bien parce que « ça », c’est plus ou moins ce à quoi correspondent les Maximonstres : les pulsions, les choses pas très glorieuses qui sommeillent en nous et qui s’expriment malgré nous et peuvent donner de nous une image pas favorable.

 

Alors Bowie et les Maximonstres ?

 

Eh bin Bowie a joué dans un film pas réussi du tout de Jim Henson (le réalisateur du Muppet Show et du transcendant Dark Crystal) qui s’intitulait « Labyrinthe ». Or, la trame narrative de ce film est inspirée de « Quand Papa était loin »,un livre pour enfants de Maurice Sendak, l’auteur de Max et les Maximonstres. Voilà pour le lien entre Bowie et les Maximonstres...

 

Max et les Maximonstres a maintenant presque 40 ans. Certes, il est le cadet de Martine et Barbie et il le prouve : il est turbulent en diable. On dirait même que, loin de la vision édénique que véhiculent les deux nymphettes en question, Sendak a eu une inspiration assez visionnaire (dans les années ’60…rendez-vous compte : à une époque où je baissais les yeux en passant devant mon instit et où je portais un tablier à l’école), puisque l’infernal Max est le prototype de 50 % des enfants actuels (ma copine Nathalie, psychomotricienne angélique et motivée m’a dit qu’actuellement, 50% des petits enfants étaient hyperagités…)… A l’époque, le livre de Sendak a d’ailleurs fait scandale. Figurez-vous qu'on lui reprochait de saper l’autorité parentale (Max tenait tête à sa maman. A mon sens, une question pertinente serait « mais où donc se trouvait Papa? »…)

 

Le motif narratif de « Labyrinthe » est donc directement inspiré de « Quand Papa était loin » : une petite fille se voit confier la garde de son bébé de frère. A peine tourne-t-elle le dos, les kobolds ont substitué un bébé kobold au petit frère. Voilà qui suscite la quête : l’histoire commence.

 

Maurice Sendak est une « icône » de la littérature pour enfants : ses dessins sont atypiques, ses personnages pas beaux, ses enfants souvent infects, ses histoires pleines de malaise et de mélancolie. Aux USA, il a déjà fait l’objet de thèses universitaires tant son univers narratif est dense symboliquement…Et pour cause…Je suppose que vous devinez vaguement que « Sendak », ce n’est pas très américain, comme consonance….La Famille de Sendak vient d’Europe de l’Est : il est issu d’une famille juive polonaise qui a fui entre les 2 guerres.

 

Je cite ici un fragment de bio que j’ai déniché je ne sais plus où sur internet (si l’auteur s’y retrouve, qu’il ou elle reçoive mes excuses ). « À la maison, on parle l’anglais et le yiddish. Le père, qui exerce le métier de tailleur, est un conteur né dont les récits sur son village, Zembrova, fascinent les trois enfants. Maurice Sendak racontera plus tard que son enfance fut illuminée « par les souvenirs de la vie au village en Pologne, une vie que je n’ai jamais réellement vécue mais que mes parents m’ont transmise comme une réalité concrète ». Lorsque Maurice accomplit sa bar-mitsva, en 1941, ce monde-là est en cours de destruction. De la famille restée en Pologne il n’y aura aucun survivant. La perte est d’autant plus sensible que les noms et les visages sont devenus familiers aux enfants, par les albums de photos qu’ils regardent souvent. Plus tard, l’illustrateur Maurice Sendak fera de ces proches assassinés les personnages anonymes de ses dessins. (…)

 

En 1985, Maurice Sendak illustre un recueil de contes de son père (In Grandpa’s House, par Philip Sendak) : on y retrouve les visages des membres de sa famille et une synagogue de Pologne détruite par les nazis. En 1987 il publie "Chère Mili", un conte écrit par Wilhelm Grimm en 1816 mais resté inédit et découvert en 1983. Le thème est d’une étrange actualité pour un lecteur du vingtième siècle : une petite fille est envoyée par sa mère dans une forêt car des soldats vont envahir le village et l’enfant est en danger. Maurice Sendak, qui a travaillé sur les illustrations au cours du procès intenté en France au criminel nazi Klaus Barbie, a multiplié les références explicites à la Shoah : une tombe inspirée de celle du rabbi Loew au cimetière de Prague, un village inspiré de celui d’Izieu et des portraits d’enfants inspirés de l’album de famille de Sendak (avec, en plus, un portrait d’Anne Frank). Pour les jeunes lecteurs, cependant, ce n’est rien d’autre qu’une belle histoire de Grimm ».

 

 

De par sa mélancolie ainsi que son goût pour l’étrange, la facétie et le travestissement, on décèle dans l'univers de Maurice Sendak une proximité avec celui de Isaac Bashevis Singer dont il fut l’ami.

 

 

Pas mal de petits enfants imaginent un jour n’être pas les rejetons de leurs parents mais bien les enfants de princes auxquels ils ont été ravis pour un motif ou un autre. « Quand Papa était loin » évoque autre chose puisqu'il s'agit d'un cas de substitution d’enfant. Ce genre de récit relève des traditions slaves ou scandinaves.

 

Dans « Tout ce que j’aimais » de Siri Hustvedt, un enfant se met à générer auprès de son entourage un sentiment d’incompréhensible étrangeté telle que les parents se mettent soudain à penser à cette légende de l’enfant substitué.

 

Ce qui est intéressant -, et bien sûr, dans sa puissance démiurgique, l’auteur n’est en cela pas innocente - c’est que le père de cet enfant, un plasticien qui au fil de la narration se forge une solide aura, s’appelle William Wechsler, dont le nom à lui seul est tout un programme dès lors que « Bill », substitut de « Will » est un radical d’origine germanique désignant la volonté tandis que « Wechsler » désigne celui qui « substitue, effectue une permutation ».

 

Sendak. WhereTheWildThingsAreDans le récit - on peut le constater à loisir – Bill sature sa production d’une charge symbolique pléthorique. Le signe et le symbole, comme, on le sait, ont pour fonction de représenter, d’évoquer autre chose qu’eux- mêmes. Ainsi en va-t-il du langage qui, par convention, évoque quelque chose existant dans le réel ou l’imaginaire. Or, le propre de Mark Wechsler, l’enfant de Bill, c’est de manipuler le langage comme une entité autonome dépourvue de référent mais ayant juste pour fonction de manipuler les autres en leur offrant le spectacle, l’apparence de ce qu’ils attendent de lui. En cela, Mark est un enfant Potemkine, un spectre, un simulacre n’agissant qu'en tant qu'objet du désir d’autrui et, pour le reste, cédant à l’hybris, aux pulsions les plus morbides et arbitraires. En cela, peut-être la face noire de Mark correspond-elle au référent incarné des créations de son père.

 

Il est également intéressant de constater que le personnage de Bill, le père plasticien, se passionne pour la symbolique, la mythologie, la tradition orale et particulièrement les contes de Grimm et que tout comme Maurice Sendak, ce personnage de fiction d’origine juive a perdu une partie de sa famille où vous savez.

 

Dans l’ambivalence d’une écriture plurielle tendue entre émotion et morbidité, Sendak traduit la Shoah sur un mode toujours renouvelé. Il considère que c’est la nature même de sa vie créatrice et de son travail. « Je n’essaie pas de susciter à nouveau la douleur, dit Sendak. Ce que je veux, c’est trouver une manière de lui échapper, de la transcender. ».

 

Et Siri Hustvedt, que fait-elle?

00:57 Écrit par Patricia Mignone dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, peinture, je seme donc j entends |  Facebook |